Cancale

« J’en ai marre… quand est-ce qu’on part ? »
Je sens que, comme pour les départs des courses au large, arrive un moment où il faut se décider. Je consulte la météo et je propose : « Si on part jeudi, on devrait avoir trois ou quatre jours de beau assuré. » Mais à peine je termine ma phrase que je me ravise : « Ah oui mais jeudi, c’est le 18… journée de mobilisation générale des syndicats. Pas certain que ce soit une bonne idée de partir jeudi. »
Ce sera jeudi. Ça ne pouvait plus attendre. Nous partons contre vents et marées syndicaux, direction Cancale.

C’est pas l’homme qui prend la mer, c’est la mer qui prend l’homme.
Moi, la mer, elle m’a pris, je m’souviens un jeudi

Qui peut revendiquer la paternité de cette jolie formule ? Cinquante ans plus tôt, Joseph Kessel écrivait déjà dans son magnifique roman Fortune carrée :
« La mer est comme le désert : elle ne donne rien. Elle prend. »
Alors parlons d’emprunts plutôt que de paternité d’autant plus que Renaud est un grand admirateur de Kessel et que Kessel, avant lui, fréquentait assidument les marins.

Mais revenons à Cancale.
Le Breizh Café nous accueille à midi. J’aime bien manger tôt et à marée basse. Après quelques hésitations, nous choisissons la table près de la baie vitrée qui offre la meilleure vue sur la jetée. Pour moi, ce sera Breizh roll à l’araignée de mer, Breizh roll à l’artichaut pour Agnès, crêpe compote de pomme maison pour moi, crêpe à la rhubarbe pour Agnès.
Nous n’avons donc pas cédé à la tradition qui veut que déjeuner à Cancale passe obligatoirement par la dégustation d’un plateau d’huîtres sauvages (de préférence) assis sur les marches de la rue des Parcs, face à la mer.

Crêpe compote de pommes maison, 
caramel au beurre salé, glace vanille de Madagascar

Après un après-midi oxygéné et venté à la Pointe du Grouin, nous partons pour Saint-Briac-sur-Mer où nous avons réservé une chambre dans une maison d’hôtes sur les conseils avisés d’une amie d’Agnès. C’est la première fois que nous tentons une maison d’hôtes. Et il faut bien dire que cette expérience s’est avérée, au début, quelque peu déroutante.
Pénétrer dans l’intimité d’un lieu pour dormir dans une chambre d’ami qui n’a d’ami que le nom puisqu’on ne connait ni le maître ni la maîtresse des lieux n’est pas vraiment ma tasse de thé. Il a donc fallu que je m’habitue à l’idée d’une chambre dont la porte ne ferme pas à clé. À des escaliers qui grincent. À un parquet qui n’en grince pas moins. Et à des cloisons tellement fines qu’on a l’impression que nos voisins de chambre se déplacent à côté du lit. J’ai prié pour que ces mêmes voisins aient suffisamment de savoir-vivre – et aucune congestion nasale – pour nous garantir une nuit paisible.
Et bien sûr, ça n’a pas été le cas.

Pénétrer dans l’intimité d’un lieu, c’est aussi prendre le risque de se confronter à un cadre de vie. À une décoration au goût douteux ou, plus simplement, à une absence de décoration. À une accumulation d’objets entassés au fil du temps, posés ça et là. À des objets qui n’ont de sens que pour les maîtres du lieu et aucun désir de plaire au voyageur de passage. Des poupées, des articles de presse, des livres, des albums photos envoyés tous les mois par des enfants que la vie a éloignés. Et un tableau géant qui couvre tout un mur de la salle à manger, fruit du travail laborieux des petits enfants à leur grand-mère.
Je commence à comprendre ce qu’est une maison d’hôtes.

Le lendemain matin, nous avons droit à un petit-déjeuner de roi servi à la grande table commune. Je me réapproprie le lieu tandis que Ginette, la maîtresse de maison, inscrit au tableau noir les horaires des marées du jour sur un graphique représentant le cycle des flux.
Nous reviendrons avec plaisir au Vieux Logis de la rue de Pleurtuit.

Dès que le vent soufflera, je repartira
Dès que les vents tournerons, nous nous en allerons

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