Mercredi 22 octobre.
J’abandonne, de mauvaise grâce, mon projet de sieste pour une promenade à Occi. Nous sommes fin octobre. Le soleil se couchant à dix-neuf heures, nous devons quitter l’appartement en début d’après-midi.





Seize heures.
Nous filons entre deux murets de pierres sèches. Je pose mon regard sur le maquis et, au-delà, les roches surplombant Occi et me vient alors une question, non pas saugrenue car nous sommes en Corse mais pour le moins inopinée : « À quand remonte et d’où vient mon intérêt pour la Corse ? »
Juste une précision. J’ai bien dit intérêt et pas amour pour la Corse. Et cela pour deux raisons. La première est que je ne suis naturellement pas enclin aux effusions. Mais la raison principale est que les liens forts, passionnels, avec la Corse ne peuvent se revendiquer que par les insulaires, les Corses eux-mêmes.
Dont acte. Pas d’écart de langage.
Mais revenons à ma question, à mon intérêt.
J’ai pour habitude de répondre qu’il remonte à mes premières vacances passées à Calvi alors que je devais avoir, je ne sais plus très bien, treize ou quatorze ans. C’était des vacances d’été tout ce qu’il y a de plus traditionnel, passées avec mes parents au camping La Pinède, ainsi nommé parce qu’il se situait dans la pinède, toujours existante, qui borde la longue plage de Calvi. Des vacances sans objectif autre que le soleil et la mer. Ce qui me suffisait alors amplement d’autant plus que j’y avais fait quelques belles rencontres m’ayant permis de m’initier à la chasse sous-marine derrière la citadelle.
Voilà pour le premier élément de réponse qui se trouve, en fait, être totalement insuffisant. Car ces vacances auraient très bien pu se passer de la même manière sur le littoral languedocien sans que j’y vois une différence. Ce que je veux dire c’est que, dans ma grande ignorance, j’étais alors passé totalement à côté de ce qui fait la spécificité de la Corse, sa culture, ses paysages intérieurs, ses villages. Cette dimension m’avait alors totalement échappé. Je savais simplement que nous étions en Corse à cause des magnets et autres drapeaux à tête de Maure qu’on trouvait en quantité à l’épicerie du camping; laquelle épicerie n’avait en fait pas de porte mais je m’en expliquerai dans une autre note.
Je poursuis donc ma marche vers Occi, conscient du caractère lacunaire de ma réponse.
Les murets disparus, le sentier se poursuit sans délimitation précise, descend encore sur quelques centaines de mètres et débouche enfin sur la place centrale d’Occi.
Il faut préciser qu’Occi est un hameau fantôme d’une dizaine de maisons, toutes en ruine, déserté par le dernier habitant en 1918. Occi offre des murs, plutôt des angles de bâtisses, encore miraculeusement debout mais menacés d’écroulement définitif à chaque nouvelle tempête. Il est interdit de pénétrer dans les maisons, de toute manière gagnées en grande partie par le maquis.
Le maquis, dont le seul mérite est de sentir fort bon, et le défaut, de réduire les redingotes en lanières.
(Prosper Mérimée)
Le maquis, le village abandonné à flanc de montagne, ses maisons en pierre, ses ruelles étroites vides de toute présence. La mer au loin. Voilà donc l’autre élément de réponse : le charme de la Corse tel que vu au travers de sa littérature.
La grande…
Le village s’élevait sur le flanc d’une montagne, ses maisons de pierre grise se confondaient presque avec le rocher qui les portait. Les toits étaient en dalles de schiste, et les rues, étroites et tortueuses, semblaient plutôt des sentiers que des chemins pavés.
(Colomba, Prosper Mérimée)
… comme la moins grande mais tout aussi influente.
Ce parfum léger et subtil, fait de thym et d’amandier, de figuier et de châtaigner… et là encore, ce souffle imperceptible de pin, cette touche d’armoise, ce soupçon de romarin et de lavande… mes amis !… ce parfum… c’est la Corse !

C’est ainsi que j’appris avant l’âge de quinze ans que la Corse était la terre de la vendetta, des jeux politiques compliqués, des fromages vigoureux, des cochons sauvages, des châtaignes, des vieillards sans âge qui regardent passer la vie… et de la sieste, un acquis fondamental érigé en institution.
Allez savoir pourquoi, c’est peut-être ce dernier point qui m’a définitivement conquis.
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