Jeudi 15 janvier
J’observe la gens qui arrivent. Ils montent lentement les marches à la recherche de la meilleure place. Et pendant cette longue mise en place, je regarde les visages et j’essaie d’estimer l’âge moyen du public. Sur la base de l’échantillon qui passe devant moi, je dirais une petite soixantaine sans trop de risque de me tromper. Autrement dit, nous sommes juste au-dessus de la moyenne, donc en terrain connu, ce qui, au fond, n’a rien de rassurant.
Son fidèle public est donc très majoritairement présent ce soir, dans cette petite salle du Café de la danse de deux cent cinquante places perdue passage Louis Philippe dans le quartier Bastille.
Il s’était donné comme mission de rajeunir son public avec ce troisième spectacle. C’est raté. On ne se renie pas aussi facilement. Il s’était pourtant bien répandu dans les médias en affichant sa volonté de rupture, de conquérir un public plus jeune en passant par la case encore jamais occupée du stand-up.

L’exercice du stand-up, si j’ai bien compris, répond à un code très simple. Une scène et rien d’autre : pas d’accessoire, pas de mise en scène et un maximum d’improvisation.  Et c’est parti pour une heure trente avec un excité qui arpente la scène de long en large, parle avec un débit de mitraillette, rit de ses blagues parfois plus que son public et puise une partie de son inspiration dans ses échanges avec un public généralement conquis et complice. Sauf que ce soir, notre public de sexagénaires a du mal à décoder un débit qui approche les deux cent cinquante mots minute. Et quand, à ce débit, s’ajoute un problème d’articulation grave au point de relever d’un orthophoniste, c’est la totalité des deux cent cinquante spectateurs qui est définitivement perdu. Et c’est exactement ce qui s’est passé avec la première partie du spectacle Deux et demi d’Alex Vizorek.
Le jeune excité répond au doux nom de Nikoz, officie généralement au théâtre du Point Virgule, et nous a soulé – au sens premier du terme – pendant dix minutes. Jusqu’à ce qu’au grand soulagement de la salle, Alex Vizorek fasse enfin son entrée sur un débit normal de cent cinquante mots minute.
Je sais maintenant pourquoi la majorité de son public a plus de soixante ans.

Donc Vizorek en stand-upper, ça donne quoi ?
C’est du Vizorek sans accessoire – à l’exception de deux sabliers posés sur un tabouret de bar -, la seule concession faite au stand-up. Mais une grosse concession quand on sait les ressorts de son humour. Car pour le reste, il faut chercher. Le rythme et le débit de parole ? pas la signature du stand up. L’utilisation de l’espace ? pas plus que d’habitude. L’improvisation ? Exit. Le spectacle est au contraire très écrit même dans les échanges avec le public.
Ça reste donc le Vizorek que l’on connait et que l’on aime : l’intello populaire – ou le «beauf intello» comme il dit de lui-même – qui ouvre son spectacle sur la BO de Nino Rota du film Huit et demi et qui entame son spectacle en questionnant le public sur sa connaissance des peintres autrichiens. Le Vizorek qui manie l’absurde comme dans son histoire de l’escargot qui voyage de Charleroi à New York, ou l’autodérision lorsqu’il parle de sa vie de couple et de son accession à la propriété en viager, ou encore l’humour d’observation de la société s’agissant de son passage sur les prénoms et l’éducation des enfants (qu’il n’a pas).
Bref on a aimé le Vizorek version stand up parce que c’est du Vizorek avant d’être du stand up.

Nous quittons la salle en prenant soin de ne pas bousculer le public qui se déplie lentement après cette heure trente vissée sur le siège.
Séduire un jeune public, disait-il ?
Le compte n’y est pas.

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