Avenue Junot, entre la maison de Tristan Tzara et l’agence immobilière Junot, se trouve un renfoncement, à hauteur du numéro 23bis. Au fond de ce renfoncement, une haute grille interdit l’accès à un chemin qui se dessine, mi-sauvage mi-entretenu. Un vestige du Maquis de Montmartre.
Pour avoir le privilège d’emprunter ce chemin pourtant public, nous devons montrer patte blanche et activer une sonnette située à gauche de la grille sous une plaque indiquant étrangement « Voie privée ». Au bout d’une longue minute, la grille se déverrouille, semblant indiquer que, quelque part et uniquement après mure réflexion, un opérateur, dans sa grande générosité, nous a accordé le privilège d’emprunter ce chemin normalement réservé aux seuls initiés.
Où ce chemin mène-t-il donc ?
A deux endroits que tout oppose et qu’un conflit de voisinage très médiatisé et vieux de quatre ans a radicalisé.
Comme dans un combat de boxe, à ma droite, j’ai nommé : l’Hôtel Particulier Montmartre, onze ans d’existence, cinq suites de luxe dédiées au tourisme fortuné, présenté comme le « lieu vivant du patrimoine du Maquis de Montmartre. » A ma gauche, le CLAP, l’Association Lepic Abbesses Pétanques, 55 ans d’existence, 290 membres (dont 97 féminimes), premier club de pétanque parisien, installé depuis toujours sur son boulodrome de l’avenue Junot, à une haie de séparation de l’Hôtel Particulier Montmartre. Mais à la différence d’un match de boxe dont l’issue se règle généralement sur le ring, ce conflit de l’avenue Junot s’est réglé sur le tapis vert, donnant lieu, le 21 octobre 2024, à l’intervention des forces de l’ordre venues déloger les boulistes de leur boulodrome historique au profit de l’Hôtel Particulier.
L’association est depuis lors privée de son boulodrome historique car la Mairie de Paris, « pourtant de gauche » comme aime à le rappeler Fabrice Luchini appelé à la rescousse par le Président du CLAP, a préféré confier l’usage exclusif de la parcelle des 800 m2 du boulodrome à l’Hôtel Particulier pour qu’il y organise des soirées chic réservées aux happy fews. « Léger ahurissement de voir qu’une mairie pourtant socialiste préfère un projet de tourisme de luxe à un club de pétanque de riverains de tous milieux sociaux présent depuis 50 ans dans un square classé » ajoute Fabrice Luchini qui conclut : « Quelle étrange époque. »
En cet après-midi hivernal du 22 janvier, tout est calme au boulodrome. La bataille est depuis longtemps terminée. La place est nette. Les dernières traces d’occupation illégale du site par les zadistes du CLAP ont été effacées et l’ombre de l’hôtel règne en majesté sur cet emplacement qui n’attend plus que cocktails dînatoires et réceptions privées.
Agnès avait choisi son camps et signé une pétition qui dépasse aujourd’hui les 16.000 signatures. Mais il faut être très clair : ce ralliement à la cause du CLAP n’avait rien d’un acte activiste en soutien à la cause du jeu de boules. Il trouve plutôt son origine dans une forme de douce nostalgie du Montmartre de ses jeunes années. Cette même nostalgie qui lui fait proposer des pèlerinages réguliers rue Lepic et place des Abbesses, conserver une minuscule chambre de bonne dans les combles d’un immeuble bourgeois de la rue Félix Ziem ou encore prendre des nouvelles régulières de MM. Boulanger et Goldman. Ici point de Dominique Bretodeau ni de Raymond Dufayel, mais c’est tout comme car l’ombre d’Amélie plane sur cet univers. Un attachement donc mais un attachement qui procède aussi par exclusion : exclusion du tourisme de masse et exclusion du tourisme de luxe. Roland Barthes disait bien : « Une ville n’est belle que quand elle est habitable… elle ne m’intéresse plus quand elle est visitable. » Nous y sommes.
Le ralliement d’Agnès à la cause du CLAP n’aura cependant pas été déterminant. Mais une deuxième bataille à l’issue incertaine se profile déjà. Une nouvelle bataille, celle-là aussi, hors du ring et qui se gagnera peut-être sur le terrain des prochaines municipales. Faudra-t-il une mairie de droite pour enfin rendre aux maquisards ce qui appartient aux maquisards ?
Je lirai plus tard sur le site internet de l’Hôtel Particulier Montmartre ces quelques lignes :
« Bordé d’un jardin privé et classé, l’Hôtel Particulier dispose du plus grand jardin hôtelier de la capitale.
Des événements sélectionnés avec soin dans un cadre unique et discret : quelle que soit la typologie de votre réception, nous vous accueillons dans ce que de nombreuses personnes nomment à juste titre la campagne à Paris ».
Quelle étrange époque.
(À suivre)


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