Washington Post (1971) _ Salle de rédaction _ Affaire des Pentagon Papers
Katharine Graham, propriétaire du Post et Ben Bradlee, rédacteur en chef (à gauche)

Article Télérama # 3970 du 11/2/26
« Let’s go. Let’s publish » (On y va. On publie). Deux phrases mythiques dans l’histoire du journalisme, prononcées le 17 juin 1971 par Katharine Graham. Quatre mots par lesquels la propriétaire du quotidien The Washington Post donnait son feu vert à Ben Bradlee, le rédacteur en chef, pour lancer l’impression des Pentagon Papers, une série de documents révélant que l’administration américaine n’avait cessé de mentir sur les objectifs de la guerre du Vietnam et sur les chances des Etats-Unis de l’emporter. Pour Kathie Graham, les enjeux sont colossaux : elle prend le risque d’être personnellement traînée devant les tribunaux et condamnée à de la prison ferme pour avoir révélé des informations secret-défense ; elle expose le Post, alors en pleine restructuration financière, à une potentielle ruine ; accessoirement, cette socialite (une « femme de la haute ») se met aussi à dos tout l’establishment de la capitale fédérale, qu’elle fréquente assidûment. Tout milite pour qu’elle fasse stopper les rotatives, notamment ses avocats ! Tout… sauf la passion de la vérité et le souci obstiné de publier une information fiable et indépendante face à une administration Nixon mafieuse, menteuse et corrompue. « Let’s go. Let’s publish », a décidé Graham. Et le reste, comme on dit, « is history ».

Impossible, cinquante-cinq ans plus tard, de ne pas mettre en perspective cet épisode héroïque de l’histoire de la presse états-unienne avec la décision prise par Jeff Bezos, l’actuel propriétaire du Washington Post, de licencier brutalement trois cents des huit cents journalistes du quotidien.

Annoncé la semaine dernière, ce plan social a tout d’une curée, et sa dimension idéologique, sous le prétexte de pertes financières mineures quand on les compare à la fortune de Bezos, n’a échappé à personne. Il souligne, si besoin était, l’insondable servilité du patron d’Amazon, prêt à tout pour transformer un titre légendaire en voix de son maître : Donald Trump. Le cynisme éhonté avec lequel il vient de trahir la mémoire et l’esprit d’un quotidien entré dans l’Histoire pour sa couverture de l’affaire Watergate (1972-1974) laisse pantois. Et cette trahison vient affaiblir, un peu plus encore, un « quatrième pouvoir » déjà mal en point sous les feux croisés de la désinformation et d’une administration Trump bien décidée à tuer la liberté d’informer. Et à faire taire ceux qui s’en portaient garants.

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