Seize heures. C’est l’heure que choisit le soleil, dans sa course automnale, pour pénétrer dans l’appartement et chauffer les lattes du parquet devant la table de la salle à manger.

A quelques mètres de là, notre co-locataire de deux semaines est voluptueusement couchée sur un fauteuil, le menton délicatement posé sur une patte. Elle entrouvre un œil puis le ferme aussitôt. Mais ce bref instant d’éveil lui suffit à repérer les larges raies de lumière qui inonde le parquet.

Est-ce que ça en vaut la peine ? A l’évidence, oui : elle se lève, s’étire longuement vers le haut, dos rond, puis s’assoit. Baille une première fois, oreilles légèrement vers l’arrière. Baille une deuxième fois puis se décide enfin à descendre avec d’infinies précautions. Ses pattes avant glissent le long du pied du fauteuil pour finalement atteindre le sol. Là, au contact des cordelettes du sisal, elle reçoit une injonction : « Fais-toi les griffes ! »
Elle se dirige ensuite lentement vers la zone du parquet chauffée par le soleil et, à la manière d’un nageur qui testerait la température de l’eau avant d’y plonger, risque une patte pour s’assurer que la température du parquet est à sa juste convenance.
Une fois vérifié, elle s’y allonge paresseusement, s’étire de tout son long, pattes avant au dessus de la tête, roule sur le dos et garde la position de longues minutes à la façon des lapins écorchés que l’on trouve exposés dans les vitrines des bouchers.

Lorsque le soleil quitte enfin le parquet, elle se lève et marche comme sur un fil à la manière des mannequins, ondulant légèrement du dos. Flancs souples, arrière-train légèrement plus élevé que l’avant, comme les guépards, ce merveilleux aboutissement de l’évolution des espèces rejoint un coin de fenêtre.
Insondables mystères. Tel fût l’instant d’activité effrénée de la princesse Gaïa.

Insondables mystères – Sempé
Avatar de vincentnguyenvan

Publié par

Categories:

Laisser un commentaire