Troisième jour de pluie à Madrid.
Il referma la porte derrière lui. Bien que la nuit fût très avancée, la plaza Santa Ana n’était pas encore totalement vide. Mais il devait rentrer au plus vite pour dormir les deux ou trois heures le séparant du lever du jour.
Fallait-il prendre à droite dans la calla del Principe ou à gauche via la calla de Nunez ? Va pour la gauche. Sans certitude car son esprit était bien embrumé par les vapeurs d’alcool de la Cerveceria Alama, la brasserie où, assis à la table près de la fenêtre, il passait de longues heures devant bières et patatas bravas à écrire et observer la vie de la plaza Santa Ana.

Mais pour l’instant il devait dormir pour retrouver au plus vite la nécessaire lucidité lui permettant d’écrire et d’envoyer aux premières heures de la journée le papier attendu par la rédaction de son agence de presse, la célèbre North American Newspaper Alliance de New York.
Après vingt minutes de marche rapide dans les rues de Madrid, il retrouva la façade familière de l’hôtel Florida qui, en cette année 1937, concentrait tous les correspondants étrangers venus couvrir la guerre d’Espagne. A cette heure tardive, le grand hall était vide. Il monta directement dans sa chambre. Les discussions sans fin sur les dernières dépêches de la nuit attendraient. Depuis son arrivée en mars, la situation dans et autour de Madrid n’avait cessé de se dégrader. Le front se rapprochait. L’artillerie et l’aviation pilonnaient régulièrement. Les nationalistes avaient clairement affiché leur intention de prendre Madrid. Mais elle résistait. “¡No pasarán!”… ils ne passeront pas !!

Cette semaine encore, deux bombardements visant l’Edificio Telefónica, le centre névralgique de Madrid, avaient atteint la façade de l’hôtel. Il devenait de plus en plus évident que la vie quotidienne allaient rapidement devenir impossible.

« Madrid, 20 avril. Dans Madrid, la guerre n’est jamais très loin, mais elle n’est jamais tout à fait partout non plus.
Vous pouvez marcher dans une rue où les boutiques sont ouvertes, où les gens font la queue pour du pain, où un homme discute tranquillement avec un ami. Puis, en tournant le coin, vous trouvez une maison éventrée par un obus, avec ses murs ouverts comme une boîte, et les chambres exposées à l’air libre.
La nuit, la ville change. Les obus arrivent sans qu’on les voie, seulement avec ce bruit qui grandit, puis l’explosion. Les gens ne courent plus comme au début. Ils ont appris à écouter. Certains descendent dans les abris. D’autres restent là où ils sont, assis dans les cafés, terminant leur verre.
Il y a un courage à Madrid qui n’est pas fait de gestes héroïques, mais d’habitudes. Les gens se lèvent, travaillent, mangent, et continuent. Ils parlent de la guerre comme d’une chose qui fait désormais partie de leur vie, comme le temps ou les saisons.
Sur le front, à quelques kilomètres seulement, les hommes vivent dans la boue et le froid. Ils tiennent leurs positions parce qu’ils savent que derrière eux il y a la ville. Et dans la ville, les habitants tiennent parce qu’ils savent que le front tient.
C’est ainsi que Madrid vit maintenant : une ville où la guerre et la vie quotidienne existent ensemble, sans jamais vraiment se mélanger, mais sans jamais se quitter. »
Hemingway, à moitié couché sur sa table, met un point final à son article. Il descend de sa chambre, quitte le hall, tourne à droite dans Gran Via, direction l’Edificio Telefónica. Il faut maintenant établir une communication avec New York pour dicter le papier de la matinée à une oreille attentive de l’agence.

Le message envoyé, la journée bascule dans un autre rythme. L’activité pour laquelle il est rémunéré est terminée pour aujourd’hui. L’après-midi et la soirée seront consacrés à humer la ville, à appréhender le quotidien des Madrilènes pour donner plus de chair à ses prochains papiers.
C’est, au fond, la raison pour laquelle il est venu à Madrid. Être au plus près de l’action, comprendre les ressorts du courage et de l’adversité. Tester sa capacité à rendre compte de ce qui est au travers de sa prose sèche et percutante.
« Dans la ville, les habitants tiennent parce qu’ils savent que le front tient. » écrivait-il en ce mardi 20 avril. Presque un siècle plus tard, rien n’a vraiment changé. Kiev, Beyrouth ou Téhéran ne font-ils pas aujourd’hui la même démonstration. Mais en ce 20 avril 1937, le pire n’était pas encore arrivé. Six jours plus tard, la ville basque de Guernica serait rayé de la carte en l’espace de deux heures laissant une ville en ruine avec plus de mille six cents morts et huit cent blessés.

Nous marchons dans la calla de Las Huestas. Derrière la vitrine d’un café, le visage lumineux et visiblement heureux de Hemingway.
Etait-ce sa leçon de courage à lui ?

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