Quatrième jour de pluie à Madrid.
En cette matinée du 1er mai 1937, une douce lumière inonde l’atelier du 7 rue des Grands-Augustins, à Paris.
Dans un capharnaüm général de statues de plâtre, de toiles, achevées ou pas, posées sur chevalet ou retournées contre un mur, un espace libre est aménagé au fond de l’atelier. Le maître est là, et fixe une grande toile où seules quelques lignes sont légèrement esquissées.
Le regard de Picasso est intense. Il sait maintenant où il va. Et ça, depuis le 26 avril dernier.
Il a pourtant longtemps hésité à accepter la commande du chef du gouvernement Francisco Largo Caballero destinée au pavillon espagnol de l’Exposition universelle de Paris de 1937. Puis il s’est longuement interrogé sur le sujet à traiter. Mais les évènements tragiques du 26 avril ont vite balayé ses incertitudes. Ce sera un manifeste politique, une dénonciation des totalitarismes. Une représentation expressionniste des horreurs et de la sauvagerie du bombardement de la ville basque de Guernica.
Dans cette douce matinée donc qui contraste avec la violence du message pictural qu’il destine au monde, il réfléchit à la composition du tableau. Mais réfléchit-il vraiment ou tente-t-il seulement de canaliser dans sa tête le flot continu des images qui lui viennent à l’esprit. Le tableau est déjà là. Devant ses yeux. Il y aura un cheval au milieu, un taureau à gauche, une colombe, des personnages qui hurlent leur souffrance, bras tendus vers le ciel. Des femmes surtout. Des enfants aussi. Le tout dans un désordre indescriptible propre à évoquer la sidération du bombardement.

Et c’est ainsi que nous l’avons perçu.
Nous nous sommes levés tôt. Direction le musée de la Reine Sofia pour y être bien avant l’ouverture à dix heures. Il pleut toujours. Nous nous abritons le long d’un mur en attendant l’ouverture qui se fait dans le désordre le plus total.
Sans perdre de temps, nous montons directement au deuxième étage, en salle 205.10.
Le tableau est là dans une grande salle presque vide. Dimensions imposantes. Du noir, du blanc, un camaïeu de gris. Le tout exécuté à la peinture industrielle Ripolin, normalement réservée aux bâtiments plutôt qu’aux toiles de lin. Allusion aux immeubles détruits de Guernica ? Qui sait. Mais la puissance est là. La violence aussi. C’est étonnant de voir à quel point la déformation des visages et des têtes propre au cubisme servent le propos. Le monochrome aussi. « Picasso utilise beaucoup le blanc, le noir et le gris dans les moments où il veut dire quelque chose de très important et où il ne veut pas perdre son temps dans la couleur » disait Carmen Gimenez, l’administratrice du musée de la Reine Sofia.
Guernica est replacé dans son contexte créatif. Quarante-cinq études préparatoires ont été nécessaires. En grande partie présentées au musée. Le tout constitue un ensemble cohérent et didactique.

En revanche, nous arpentons les autres étages de l’ancien hôpital général de Madrid sans grande conviction.
Le troisième étage est fermé. Le quatrième, dédié à la période 1975 à nos jours, est un repère pour artistes atteint de dégénérescence cérébrale. Ça devait être l’étage réservé à la psychiatrie.


Nous quittons le musée vers quinze heures. Direction les tapas galiciennes, les pimientos padron, le pulpo a la plancha, les croquetas al jambon et les tartinias de la Taberna Maceira du 66 de la calle de las Huertas pour un intermède gustatif.
Ça aussi c’est de la culture.


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