Lost on a Thursday 14th
Mercredi 13 mai
Je suis profondément affligé par le spectacle qu’offre notre réserve alimentaire, surtout après avoir vu celle de Chloé. Nous ne sommes confrontés à aucune pénurie. Nous ne sommes, non plus, contraints à aucune politique de tickets de rationnement. Alors je ne comprends pas. Mais la situation a de quoi inquiéter et elle est probablement le symptôme de quelque chose.


Une canette de bière, deux confitures, deux paquets Gourmet (qui ne comptent pas dans l’inventaire), un paquet de pâtes entamé et, raison pour laquelle je me soucis aujourd’hui du niveau de notre réserve, un paquet de Pinsa à garnir. C’est tout. Vincent se moque déjà de nos apéritifs quand nous nous partageons avec Agnès une canette de 25cl de 1664 et un gressin Florelli. C’est pas prêt de s’arranger. Bientôt on se partagera une biscotte au petit-déjeuner. C’est probablement le signe de quelque chose.
Je viens de terminer la lecture de l’avant-dernier livre de Patti Smith, M Train. Patti Smith a soixante neuf ans lorsqu’elle écrit M Train en 2015. Elle vit alors, seule, sa vie d’ascète dans un petit appartement de Greenwich Village, à New York. Une vie extrêmement bien réglée, rythmée par ses visites quotidiennes au café ‘Ino sur Bedford street. Des visites intégralement consacrées à la lecture et à l’écriture. Vêtue du même bonnet, de la même salopette, du même manteau noir, elle s’assoie toujours à la même table près de la baie vitrée. Elle se nourrit, entre deux pages, de café, de pain complet et d’huile d’olive.
Je pense à la réserve alimentaire de son appartement. Probablement semblable à la notre : du café, de l’huile d’olive et de la nourriture pour chat car Patti Smith partage sa vie avec trois chats dont un, Cairo, « une toute petite abyssine au pelage de la couleur des pyramides », semble avoir sa préférence.
Son ascétisme, le dépouillement de sa vie sont aussi le signe de quelque chose. Quelque chose semblable à ce que nous ressentons nous-même, consciemment ou inconsciemment : un besoin de se recentrer sur l’essentiel. Ce que les psychologues appellent la confrontation à la finitude qui débouche sur la question suivante, lorsque le temps n’est plus perçu comme infini : qu’est-ce qui mérite vraiment mon temps ? Patti Smith n’en fait, d’ailleurs, pas mystère : ses livres, ses cahiers, ses stylos et les quelques – peu nombreux – amis qui lui restent lui suffisent. Elle semble heureuse comme ça.


Le matin, je nourris les chats, rassemble en silence mes affaires, puis traverse la Sixième Avenue jusqu’au Café ‘Ino, où je m’assois à ma table habituelle, dans le coin, pour boire mon café et faire semblant d’écrire, ou écrire sérieusement, avec des résultats plus ou moins concluants.
Je décline les invitations et m’organise pour passer les vacances seule.
Si l’âge et le désir de recentrage sur l’essentiel sont les causes d’une sobriété voulue et assumée, je pensais que la perspective de notre très prochain anniversaire aurait pu, exceptionnellement, être un motif suffisant pour reconstituer notre stock alimentaire, prélude à un repas d’anniversaire substantiel. Pour faire, au moins, bonne figure. Que nenni ! Rien ne change. Il faudra très probablement attendre fin juin, date annoncée de la prochaine visite des filles, pour reconstituer nos stocks.
Jeudi 14 mai
Onze heures. Chloé nous appelle : « Bon anniversaire les choux !!… c’est bien de vieillir, non ?! ». Nous hésitons. Mais connaissant Chloé, nous savons qu’il ne s’agit ni d’une provocation ni d’ironie. Dans un excès de rationalité, elle a laissé son hémisphère gauche s’exprimer librement : si on vieillit, c’est qu’on n’est pas mort. Alors, à tout prendre, autant vieillir.
De son côté, Claude nous envoie un message d’inspiration très bouddhiste alors que nous lui faisons part de notre humeur morose : « Le vieillissement est une réalité inéluctable de l’existence. Il fait partie de ce que le bouddhisme appelle les Quatre souffrances : la naissance (dans un monde troublé), la vieillesse, la maladie et la mort. »
On ne se sent pas mieux après son message.
Comme nous ne recevons aucun message à la hauteur de notre douce déprime, nous décidons de dissoudre notre blues passager dans un apéritif que Vincent ne renierait pas et de se reconstruire avec une Pinsa garnie façon Chloé : Pesto Rummo, chiffonnade de Speck, Mozza et tomates cerises.
Demain matin, le niveau de nos réserves sera plus bas encore. Je ne pensais pas cela possible.


Laisser un commentaire