Sans voix

Lundi 18 mai.
Il déambule de salle en salle, glisse le long des tableaux, indifférent. C’est définitivement pas son truc.
Il s’arrête, dubitatif, devant un paysage urbain représentant des pêcheurs plongeant leur ligne dans ce qui semble être une route ou un lac bitumé. Au dessus des pêcheurs dont les pieds sont pris dans le bitume, un biplan sobrement représenté plane. S’il n’était pas modéré par nature et conscient de ses lacunes en matière de connaissance picturale, il dirait que ce tableau est proprement hideux. Mais il est exposé dans un musée national, alors il y a certainement quelque chose qui lui échappe.
Le peintre avait alors soixante quatre ans. N’en était pas à son premier tableau. Lui n’est encore qu’adolescent. Mais en dépit de la différence d’âge, il sent intuitivement que la peinture, ça n’est pas ça.

Bien des années plus tard, il déambule à nouveau dans les mêmes salles du même musée qui propose une grande rétrospective du peintre. Il n’est pas plus motivé, ni plus conquis, que lors de ses jeunes années. Mais il est là. Pour les œuvres exposées mais surtout pour essayer de dissiper le mystère : pourquoi un tel succès ?

La promesse d’une possible révélation, il la tient pour partie des premiers mots du catalogue de l’exposition.

L’exposition entend dépasser les légendes entourant le nom du « Douanier Rousseau » pour étudier en profondeur son parcours artistique. Des sections thématiques permettront d’aborder la matérialité des œuvres et de les replacer dans le contexte du marché de l’art moderne auquel Paul Guillaume et Albert Barnes ont largement participé.

La matérialité. Voilà qui est intéressant. Parce que si cette exposition aborde l’aspect concret de la réalisation des tableaux et ce que leur réalisation même peut révéler de l’artiste, il a alors des chances de trouver un semblant de réponse.
Car il se pose la même question depuis qu’il a vu ces tableaux pour la première fois : cette peinture qu’il considère maladroite, objectivement non conforme aux règles académiques et souvent laide, est-elle honnête ? Ce style enfantin, primitif, et revendiqué, est-il vraiment l’aboutissement heureux du cheminement artistique du peintre ou le résultat contraint d’un incapacité à montrer autre chose ?
En se posant cette question, il est bien conscient de commettre une hérésie car comment expliquer alors que cet artiste ait été choyé, en son temps, par Picasso, Kandinsky, Delaunay et bien d’autres ?

Il n’empêche. Encore debout et dans un ultime effort, il passe de L’enfant à la poupée à La famille. Et ne comprend toujours pas : est-il possible que ceux qui ont adoubé le peintre sans retenu, aient été uniquement mus par des visées spéculatives dans un marché de l’art alors très dynamique et à la recherche de nouveautés ? Encore une pensée odieuse.

Il ne trouve aucune réponse à ses questions. La promesse du catalogue était vaine. Et pourtant, il aimerait bien adresser la question de la légitimité de l’artiste et de la légitimité en général. C’est alors qu’il se souvient, comme dans un flash, avoir répondu à cette question un jour de juin 1978.
Ce année-là, le bac philo proposait comme sujet : l’art doit-il nécessairement être beau ?
Sa note avait été tout à fait honorable. Il avait donc la réponse, oubliée depuis.

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