M… comme Mon ou Misery
Mardi 2 juin.
Après le dernier pont qui nous mène à Mon, la route se rétrécit progressivement au fur et à mesure que nous nous enfonçons dans l’île. La nature grignote l’asphalte. Nous avons quitté Copenhague le matin, fait deux arrêts, un au musée des navires vikings de Roskilde, l’autre à Køge et faisons maintenant route vers Magleby et notre Bed (& Breakfast) du soir.
Seulement voilà, les journées ne s’étirent pas indéfiniment, même au nord du 55ème parallèle. La luminosité commence à descendre. De lourds nuages s’amassent et coupent les derniers rayons du soleil. La mer baltique n’est plus très loin. Il est vingt heures et nous n’avons toujours pas atteint notre destination finale.
Me vient alors une question tout à fait innocente : « On a reçu un message du Bed & Breakfast ? »
Agnès fouille dans son téléphone : « Ah merde… ils nous ont envoyé un message ce matin. » Après quelques secondes : « Merde merde… fallait les prévenir si on arrivait après dix-huit heures… et dire si on voulait manger ce soir. Et en plus, ils nous collent un supplément si on prévient pas. Jamais vu ça… merde, merde. »
Et là, instantanément et sans prévenir, l’ambiance générale passe du mode impatience au mode tension. Faut dire que j’avais bien préparé le terrain. Une route étroite qui n’en finit pas, l’absence de voitures, de vélos, d’habitants depuis Koster, un sentiment d’isolement croissant dans un lieu étranger, la nuit qui tombe, une petite musique qui commence à tourner dans la tête (qu’est-ce qu’on fout ici ?). Il n’en fallait pas plus pour que j’évoque mon film préféré en pareilles circonstances : Shining. Et Misery.
Misery c’est pas mal aussi. L’histoire d’un écrivain accidenté recueilli par une fervente lectrice au cerveau passablement dérangé. Une maison isolée dans les montagnes du Colorado. Une intrique dans laquelle Annie Wilkes, la lectrice dérangée, inflige des souffrances sadiques et insoutenables à son écrivain adoré et séquestré pour qu’il ressuscite Misery Chastain, le personnage récurrent de ses romans qu’il a fait mourir dans sa dernière fiction. Du très glauque Stephen King.
Vingt heures trente. Nous sommes sur la bonne route. Klintholm Havnevej. Mais pas de B&B. Alors nous poursuivons notre route jusqu’à la mer où nous trouvons une bonne âme qui nous remet dans le droit chemin.
Vingt heures quarante-cinq. Bingo. Nous voilà arrivés devant une maison de briques blanches sans charme. Notre B&B. Nous empruntons une petite allée gravillonnée, passons devant un camping-car, puis devant une cabane à outil (dans laquelle un écrivain est peut-être séquestré), puis devant une camionnette. Je tourne autour d’une fontaine décorative en béton posée sur un carré de pelouse, et me gare à proximité d’une voiture immatriculée en Belgique.
En sortant de la voiture, je crains vraiment le pire. A quoi va ressembler notre Annie Wilkes ? Quelques mètres encore. Le gravier crisse sous nos pas. Nous entrons dans la véranda – salle à manger dont la décoration pique immédiatement les yeux. Annie est là et nous attend : ventre de buveur de bière, t-shirt subtilement décoré de tâches de graisse, barbe de dix jours, dents couleur caramel brûlé, l’hygiène douteuse. Je m’excuse pour l’heure tardive et le fait de ne pas avoir répondu à son email. Il semble ne pas comprendre mais être dans de bonnes dispositions.
Bien sûr Annie n’a rien à nous proposer pour le dîner. Il est seul. Sa femme est hospitalisée. Pour être transfusée. Serions-nous arrivés chez Dracula !? Je suis saisi d’un frisson.
Dans un français approximatif de Belge flamand – car Annie est belge d’origine -, il nous conseille le Dark Sky, la pizzeria du camping voisin… qui ferme à vingt et une heure. Il faut se presser. Je la sens bien la charmante soirée qui se prépare.
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