Dark Sky, miettes philosophiques
Mardi 2 juin, soir.
Le philosophe danois Søren Kierkegaard est assis, ce soir, à notre table. Avec sa femme. Pour être plus précis, je devrais plutôt dire que nous nous sommes invités à la leur. Ils forment un couple âgé dont l’allure inspire le respect. Lui a 213 ans. Elle, je ne saurais dire. Et ce dîner qui devait n’être initialement qu’un repas rapidement expédié pour ne pas se coucher le ventre vide va se transformer en une initiation philosophique sur le sens de la vie.
Mais rembobinons un peu.
Vingt et une heure. Nous abandonnons précipitamment Annie pour reprendre la voiture. Destination : le Dark Sky, la pizzeria du camping voisin.
Arrivés au restaurant, nous sommes surpris de trouver une salle bondée. Après une brève discussion avec la serveuse qui n’a d’autre solution à proposer qu’une place en terrasse, nous nous résignons à partir lorsqu’un couple attablé derrière nous fait signe à la serveuse. Nous sommes gentiment invités à nous joindre à eux. Nous les remercions et nous installons. Ils sont assis côte à côte pour bénéficier d’une vue intégrale sur la salle.
Par nature, nous ne sommes pas vraiment enclins à partager une table avec des inconnus. D’aucuns diraient que nous ne sommes pas très ouverts aux autres. Mais ce soir, nous n’avons pas le choix. C’est ça ou attendre, le ventre vide, le petit déjeuner d’Annie qui, je le sais déjà, ne proposera rien d’exceptionnel.
Une fois installés, le couple nous observe en silence, légèrement amusé, comme s’il avait deviné notre réticence à partager sa table. De plus, la perspective d’entretenir une discussion en anglais sans autre sujet que celui de la qualité gustative des pizzas me pèse d’avance. D’autant plus qu’Agnès ne semble pas décidée à prendre part à l’échange.
Alors que je cherche un sujet pour initier poliment la discussion, j’observe le look de Søren, bandana sur la tête. C’est probablement un cycliste. Je tente : « You practice cycle touring, right ? » Pile dans le mille. A partir de là, la discussion se déploie, facile et naturelle. Nous apprenons que le couple est allemand, pratique le cyclotourisme, qu’il est sur les routes depuis trois semaines et demi sans date de retour car « personne ne les attend ». Et progressivement, la discussion devient plus personnelle, plus profonde, plus chargée de sens. Au point que nous les écoutons, curieux de ce mode de vie, de ce détachement apparent.
C’est alors que la personnalité de Søren se précise : Søren ou la quête du devenir soi-même, de l’authenticité; cette quête qui l’a amené, lui et sa femme, à s’écarter des conventions sociales et des attentes des autres pour suivre leur propre chemin qui les conduit aujourd’hui sur l’île de Møn. Sans savoir de quoi demain sera fait. Notre Søren sur deux roues a fait du Søren philosophe son alter ego. Le sens de la vie ? Il y a répondu aussi : « On verra bien… on décidera… la liberté quoi !! » La liberté de faire ou de ne pas faire les kilomètres qui les éloigneraient demain de Møn. De passer la prochaine nuit sous la tente ou dans le canapé-lit d’un inconnu. Cette liberté qui les définit pleinement et définit leur sens de la vie.
Nous les regardons, un peu perplexes. Ils nous voient légèrement déstabilisés, à court d’arguments. Normal, nous sommes en territoire totalement étranger. Ils le sentent et semblent s’en amuser.
Les pizzas arrivent enfin. Nous les expédions et quittons la table poliment, prétextant un lendemain très chargé. Ils nous suivent du regard alors que nous quittons la salle. Dans leur regard, il me semble lire : « Eux, ils n’ont pas tout compris. »
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