L’intranquillité du lièvre.
Lundi 29 juin.
« Moi, je crois dans l’économie libérale ! »
Si certaines professions de foi sont ressenties comme des injonctions, celle-là en est une. Mais il en faut beaucoup plus aux deux tortues pour les perturber, toutes occupées qu’elles sont à la préparation de leur salade. Car la tortue est d’une nature calme. Et patiente. Et pas sourde contrairement à l’idée reçue. S’il est vrai qu’elle perçoit difficilement certains sons, elle est par contre extrêmement sensible aux vibrations et aux mouvements. Et le lièvre qui s’agace de l’absence de réaction immédiate continue à s’agiter en tous sens : « Et je crois aussi dans la méritocratie. »
Comme la tortue est aussi curieuse que prudente, elle attend le déroulement complet des arguments du lièvre : à l’évidence, le lièvre est très libéral, prône un modèle de société peu solidaire dans laquelle la performance individuelle serait le maître-étalon. En clair, un Etat-providence réduit à sa part la plus congrue pour un monde dans lequel le lièvre se réaliserait à la hauteur de ses qualités individuelles et de ses ambitions. Un monde dans lequel la rapidité, le talent, l’intelligence et l’audace seraient la clé d’une vie accomplie.

Au déroulement de ce plaidoyer, la tortue prend soudain peur. Quelle place aurait-elle dans ce monde ? La rapidité, elle ne l’a point. Le talent ? Non plus. L’audace ? Pas plus car la tortue a plutôt un caractère prudent et même routinier. Mais elle partage cependant une qualité avec le lièvre : l’intelligence, à laquelle s’ajoute l’opiniâtreté.
Alors la tortue a compris que le lièvre, trop sûr de lui, n’acceptera jamais les contradictions venant d’une tortue, un être de moindre mérite moins bien pourvu en qualités. Non, la seule solution pour porter une contradiction audible est de trouver un être inspirant digne du lièvre. Alors la tortue se met à l’eau et décide d’entreprendre un long périple : cap au sud-ouest, passage de Gibraltar, puis direction plein ouest jusqu’aux Amériques.
Lorsqu’elle touche enfin les côtes américaines, elle se met immédiatement en quête du lièvre noir, l’animal inspirant par excellence, respecté et encensé par notre lièvre, et dont la voix porte bien au-delà du nouveau monde. Après avoir remonté le Potomac et quelque peu erré dans un lieu sauvage répondant au nom de District of Columbia, elle trouve enfin le lièvre noir.
Le lièvre noir est un être suprêmement intelligent, au tempérament et aux qualités intellectuelles et humaines plébiscités. Un sage en quelque sorte. Alors la tortue lui expose le problème et, ni une ni deux, le lièvre noir se fend d’une missive à destination de son compère dans une langue que la tortue ne maitrise pas encore totalement.
Mais elle lit, par curiosité, et avec difficulté, certains passages qu’elle trouve tout à fait à son goût :
« In an uncertain world, time-tested values like honesty and, empathy and compassion are the only real currency in life. Treating people right will never, ever fail you. »
Puis vient : « With your successes comes a set of obligations. The obligation to use the opportunities you’ve had to help others. It means reaching back to help people who’ve been left out and left behind. »
Et encore « You should be suspicious of folks who took more than they needed. »
Totalement rassurée, la tortue reprend le chemin du retour, le cœur léger. Heureuse, et pour une fois impatiente, de porter la contradiction irréfutable dont elle sait déjà le poids et l’effet qu’elle aura sur le lièvre.

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