Chroniques du Sud Finistère _ Retour de pêche au Guilvinec
Après l’heure, c’est plus l’heure. Et avant l’heure, c’était pas possible. Mais une chose est sûre, c’est que, à dix heures ce matin, le quai de débarquement qui longe la criée de Concarneau est désert. Difficile d’imaginer l’effervescence du lieu au moment de l’arrivée des chalutiers. Un moment de haute intensité, paraît-il, réservé aux seuls lève-tôt. Mais le quai est, pour heure, vide et nettoyé. Avec l’aide active des mouettes. L’odeur entêtante, elle, restera jusqu’à la prochaine criée. Les chalutiers sont repartis accoster un peu plus loin ou pour une nouvelle campagne. Seul le Desperado est à quai. C’est un chalutier de fond de 15 mètres bien connu des pêcheurs pour son activisme lors des mouvements sociaux de 2022 contre la hausse du prix du carburant. Un combat de haute lutte toujours d’actualité. Mais aujourd’hui, le Desperado semble au repos, laissant aux seuls murs de la criée les traces de cette rébellion : «Pêcheurs en colère !! ».

Quimper _ Hôtel Gingko _ Samedi, 8 heures.
Du fond du lit, je fouillasse sur internet à la recherche d’information sur les ports de pêche du Finistère. Premier port français : Boulogne-sur-Mer, dans le Pas-de-Calais, avec 33.000 tonnes de poisson par an. Hors scope. Deuxième : Lorient, Morbihan, avec 16.000 tonnes. Pas bon non plus. Troisième : Le Guilvinec, Finistère, 13.000 tonnes… à seulement trente minutes de route de Quimper. Bingo !
Je poursuis ma lecture sur le site haliotika.com et lis : « Retour des chalutiers : du lundi au vendredi, à partir de 16h, assistez au retour des chalutiers côtiers depuis la terrasse panoramique qui surplombe le port. » Re-bingo !
Un peu plus bas est écrit : « Bon à savoir : les chalutiers ne sortent pas par vent frais ». Je ne suis pas inquiet. Les pêcheurs ne sont pas des petites natures. Je vends le programme à Agnès : lundi 16h, nous serons sur le belvédère… même par vent frais.

Le Guilvinec _ Lundi 15 heures.
Le Guilvinec est une ville qui sait célébrer les métiers de la mer. Elle sait les mettre en scène et les expliquer. Et les exposer aussi. Tous les ans, elle organise le festival photo La mer en partage sous la présidence d’un ancien mareyeur et photographe amateur. Le photographe mis à l’honneur en ce début septembre est Bernard Biger, ancien des chantiers navals de l’Atlantique.


Nous déambulons entre ces montres d’acier sur papier glacé en direction de la criée. Arrivés au pied de l’escalier d’accès à la terrasse panoramique, une grande fresque représente un pêcheur du Guilvinec. Nous jetons un coup d’œil distrait à cette fresque et poursuivons notre chemin jusqu’au belvédère. Il est 16 heures. Les premiers chalutiers ne devraient pas tarder.

Sur le belvédère qui surplombe le long quai de déchargement de la criée, on est au balcon, comme au théâtre. Et comme au théâtre, il faut être tactique, c’est à dire anticiper la bonne place; la place correspondant à la position estimée d’accostage des chalutiers sur un quai qui fait bien 100 mètres de long.
Je cherche les indices pour trouver cette place idéale. Se fier aux mouettes qui, en mer, trahissent la présence de bancs de poissons et qui, à terre, pourraient par habitude indiquer la position des chalutiers ? Je n’y crois pas. Les pêcheurs alors, assis sur leur sceau renversé ? Aucun rapport. La position des bacs jaunes de criée pour l’heure empilés et abandonnés sur un bout de quai. C’est peut-être un premier indice. La position des grues de déchargement ? Ça c’est pas mal. Et les regroupements ? On y est. Nous nous positionnerons juste au dessus des manutentionnaires, des mareyeurs, des grutiers et autres agents qui discutent, refont le monde, se tapent dans les mains ou dans le dos. Tout ce monde en attente, au service des marins.
En attendant l’arrivée des chalutiers, j’observe les mouettes. Et les mouettes, elles, observent les pêcheurs à la ligne, intéressées par les sardines utilisées comme appât. Leur but est simple : anticiper un lancer et piquer sur la sardine avant qu’elle ne s’enfonce dans l’eau. C’est comme ça qu’on pêche parfois des mouettes plutôt que des mulets ou des sars.
16h15. Ils arrivent. On les discernent au loin entre les récifs, l’étrave pointée dans notre direction. Ces points sur l’horizon se regroupent progressivement et s’alignent sagement en une file. Il faut à peine 20 minutes à cette file pour franchir la digue. Roxy est le premier à pointer le bout de son étrave, suivi du Pen Tach puis de l’Oxalis, tous chalutiers côtiers de fond d’une quinzaine de mètres de long. L’Oxalis est une légende locale. Soixante cinq ans de mer. Le plus vieux chalutier encore en exercice de toute la façade atlantique. Sa coque en bois est sortie du chantier naval Hénaff du Guilvinec en 1961, chantier qui concevait alors de solides bateaux en bois capables de travailler dans une forte houle. Ces chalutiers étaient appelé « Malamok », nom dérivé du mot nordique « Mallemowk » qui signifie mouette folle.
Ils arrivent donc à la queue-leu-leu, avec la promesse d’un accostage ordonnée. Mais ça n’est pas le cas. Roxy, à plus de 10 nœuds à 20 mètres du quai, bat en arrière au tout dernier moment pour se mettre à quai comme il peut. Idem pour le Pen Tach et les autres, le tout dans le désordre le plus total et au mépris des plus élémentaires règles de sécurité (semble-t-il). On est loin des accostages des yachts étincelants dans le port de Calvi. Au Guilvinec, les chalutiers qui ne trouvent pas de place accostent de face, nez sur le quai et restent ainsi, sans s’amarrer, le temps du déchargement. Les moteurs toujours en marche maintiennent l’étrave en appui sur le quai, la proue simplement protégée par un pare battage plat sans âge.
Le déchargement peut commencer. Quinze minutes au plus par chalutier avant qu’il ne libère le quai. Les langoustines ouvrent le bal. Une bonne quinzaine de bacs par chalutier, bien remplis, soit un peu plus de vingt kilo de langoustines par bac. C’est la fin de la saison qui va d’avril à septembre et le Guilvinec comme Loctudy qui ont fait de cette pêche leur spécialité remplissent les cales. Puis viennent les poissons plats – soles, turbots, limandes… -, les Saint-pierre, les baudroies (très grosses), les lieus noirs et jaunes, les cabillauds et de belles seiches et calamars. Bref, toutes les espèces vivant à proximité des fonds exploités par les chaluts. Cette valse des bacs de criée, des chariots, des marins et des manutentionnaires est fascinante. Et encore, nous n’avons pas pénétré le cœur du réacteur, la criée, où les transactions s’opèrent après que l’œil expert des mareyeurs ait trainé sur les quais, cherchant à apprécier la qualité de l’arrivage. La prochaine fois, il faudra trouver un moyen de pénétrer ce cœur du réacteur.



17h30. Nous sommes satisfaits. Nous avons vu ce que nous voulions voir.
Nous redescendons les marches de l’escalier qui nous avait menées à la terrasse panoramique et repassons devant la grande fresque murale. La tête encore pleine du ballet des chalutiers, je suis pris d’un coup d’une étrange sensation, comme d’une hallucination, en regardant à nouveau cette fresque. Je vois ce profil qui m’est familier se détacher du mur, prendre vie et, cette silhouette maintenant entière de vieux marin, s’éloigner et tourner au coin de la rue en direction des quais. Je la suis du regard. Elle enjambe le plat-bord du premier chalutier hauturier, le Bara Breizh. C’est un des bateaux de l’Armement bigouden. Ces chalutiers des Seigneurs de la mer. Ceux qui partent pour des campagnes de plusieurs semaines à affronter les eaux les plus hostiles de l’Atlantique nord pour remplir leurs cales de cabillauds.
Les quais s’éloignent. Bon vent à toi, vieux briscard !

« Malgré leur allure de fuite, la mer commençait à les couvrir, à les manger, comme ils disaient : d’abord des embruns fouettant de l’arrière, puis de l’eau à paquets, lancée avec une force à tout briser. Les lames se faisaient toujours plus hautes, plus follement hautes, et pourtant elles étaient déchiquetées à mesure, on en voyait de grands lambeaux verdâtres, qui étaient de l’eau retombante que le vent jetait partout. Il en tombait de lourdes masses sur le pont, avec un bruit claquant et alors le Bara Breizh vibrait tout entier comme de douleur. »
Pêcheur d’Islande, Pierre Loti.
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