Chroniques du Sud Finistère _ La baie des Trépassés.
Mardi 1er septembre 2026.
« Pourquoi veux-tu passer une nuit à la pointe du Raz ? »
Agnès ne comprend pas mes motivations. Elle se serait bien passée d’une nuit dans cet endroit désert qui n’offre, comme seul refuge, que l’hôtel de la baie des Trépassés.
Alors j’explique.
I. Les récits
« Il y avait parmi ces paysans un vieux matelot qui, peut-être, aurait fait merveille pour secourir des naufragés, mais qui, ne voyant à la côte que des barriques de vin, ne put tout à fait résister à la tentation. Il se saisit d’un tonneau, le flaire, le sonde, et cédant au mauvais exemple, y goûte, en se proposant bien de ne boire qu’un petit coup. Il a poussé la précaution jusqu’à préparer un bouchon pour fermer le trou qu’il va faire. Par malheur, le vin est exquis, la soif vient en buvant : au premier coup succède le second qui sera suivi de tant d’autres que les fumées capiteuses du nectar le mirent hors d’état d’accomplir sa louable intention. La pièce coulait sur lui ; étendu sur le dos, il tenait encore à la main son bouchon trop inutile. »
Mardi 1er décembre 1835.
2 heures du matin.
Yves Le Gall, douanier de son état, commence sa ronde sur le sentier nord de la pointe du Raz. La lune n’est pas encore pleine mais le ciel dégagé offre une bonne perspective sur la baie. De l’endroit où il se trouve, Yves Le Gall perçoit, dans le prolongement du sentier côtier, vers l’ouest, la découpe noire de la pointe du Raz, et au-delà, les plus gros écueils qui percent ça et là dans le Raz de Sein. La météo est clémente pour un mois de décembre. Peu de vent. Peu de mer. C’est pourquoi Yves Le Gall ne prête pas immédiatement attention au navire qui semble faire route vers la côte. Et pourtant, il n’y a aucune raison de faire route vers la côte. Il n’y a pas de port.
2 heures 40.
Le navire est couché sur son flanc gauche à quelques encablures de la plage de la baie des Trépassés. Immobilisé sans raison apparente, comme retenu par des mains immergées, il verse sur son flanc, faiblement balloté par le mouvement des vagues. De sa coque qui s’enfonce sortent de grosses caisses en bois que le courant dirige vers la plage.
Personne ne le sait encore mais le navire qui vient de faire naufrage est le Violet, un brick anglais qui fait route vers Hull, en Angleterre, puis Leith en Ecosse avec, à son bord, une cargaison de vin d’Espagne chargée à Cadix.
5 heures 30.
Yves Le Gall qui a quitté précipitamment la côte pour prévenir la Gendarmerie et les Douanes revient sur le site du naufrage. Il est accompagné du contrôleur des douanes, de quelques douaniers mobilisés à la hâte et de quelques gendarmes. Leur mission est double. Sauver les marins et préserver les biens du navires.
Vaine peine. De marins, il ne restent que quelques corps inertes rendus à la plage par un courant favorable. Et de la cargaison, quasiment rien. Les habitants du littoral ont été prévenus du naufrage par un messager nocturne et, dans la nuit claire, se sont précipités pour faire main basse sur la cargaison. Cette pratique un temps autorisée et appelée droit de bris est pourtant proscrite depuis l’ordonnance de la marine de 1681. Mais les habitants du littoral breton ont les traditions tenaces et considèrent encore, en cette matinée du 1er décembre 1835, les vins de Cadix échoués comme un don de la mer.

II. Le spectacle
« La tempête Austen a touché les côtes bretonnes et normandes cette nuit, avec des rafales allant jusqu’à 161 km/h à la pointe du Raz, dans le Finistère. »
Article Ouest-France, publié le 23 octobre 2026 à 5h52.

Pourquoi a-t-on choisi d’y aller le 1er septembre par temps calme ? Je me demande encore.
III. La mémoire collective
« Est-il besoin de vous préciser combien ce personnage hantait mes nuits ? Les nuits de tempête, quand le vent ébranlait les murs de l’auberge et que la mer en furie montait à l’assaut des falaises de la crique, je me le représentait sous mille formes, avec mille expressions diaboliques. Tantôt il avait la jambe coupée au genou, tantôt à la hanche, tantôt encore, c’était une créature monstrueuse d’une espèce qui n’avait jamais possédé qu’une seule jambe, et au milieu du corps de surcroît. Mon pire cauchemar, c’était de le voir me poursuivre en bondissant pardessus haies et fossés. »
L’Île au trésor, Robert Louis Stevenson (1881).
L’auberge de l’Amiral Benbow n’est pas l’hôtel de la baie des Trépassés. Et la crique Black Hill Cove n’est pas la baie des Trépassés. Pourtant on se promène sur la falaise de la pointe du Raz ou de la pointe du Van comme Billy Bones sur Black Hill, sans longue-vue sous le bras mais regard perdu au large.
La flibuste, les naufrages, les trépassés nourrissent la mémoire adolescente et collective. Il faut aller y voir comme on fait un pèlerinage.

Je crois n’avoir rien à ajouter.
Agnès, convaincue, réserve une nuit à l’hôtel de la baie des Trepassés.
De mon côté, je croise les doigts pour ne pas y fermer l’œil de la nuit.
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