Daniel Brush ou la vision du vide.

Dimanche 20 septembre 2026.

« Les personnes créatives savent que ce qu’elles appellent travail n’en est pas. C’est une manière de vivre. Ainsi, pour comprendre ce que fait Daniel Brush, il faut envisager l’ensemble de son existence dédiée à l’art : sa passion frisant l’obsession, ses rituels et ses routines, ses sources de stimulation et d’inspiration comme lire des textes bouddhistes zen pour sculpter, balayer pour trouver un état d’esprit, manger le même repas chaque jour pendant vingt ans pour y trouver du réconfort, rechercher la solitude pour atteindre une forme d’illumination. Ainsi, quand on comprend la nature transverse de la vie entière de l’artiste, et son apparent dysfonctionnement, on peut appréhender la signification du mot création. »

Je me retourne vers Chloé après avoir lu le texte introductif de l’exposition, extrait du livre Daniel Brush : Gold without Bounderies co-écrit par Paul Théroux : « Pas mal… textes zens… solitude… ça me va… sauf que manger la même chose pendant vingt ans, là je suis pas sûr… »
Chloé me regarde du coin de l’œil, sourire dubitatif : « Mouais… »

Je poursuis ma lecture par des textes de Daniel Brush sous une série de photos représentant son atelier :

« Je me sens bien à New York parmi les livreurs UPS, les poissonniers, les boutons et les aiguilles sur le sol du loft, et la foule sur la 47e Rue. Je mange chaque jour la même chose au petit-déjeuner et au déjeuner pour ne pas avoir à réfléchir. Je lis de la poésie, des articles d’ingénierie chimique et mécanique, des essais de philosophie, les nouvelles financières, et je rêve à l’héroïsme des artistes américains de l’après-guerre. »

Je me dis que cet artiste est vraiment centré sur l’essentiel. Je regarde les photos. Des polaroïds datant de son installation à New York en 1978, une vue d’ensemble de son atelier, un capharnaüm de machines-outils invraisemblables et des collections en tout genre (ciseaux, montres Seiko,…). L’atelier est installé dans une ancienne manufacture de vêtements située dans le Flatiron district de Manhattan. Daniel Brush y restera jusqu’à la fin de sa vie.

Daniel Brush est né en 1947, à Cleveland, dans l’Ohio. Il entre en 1965 au College of Fine Arts du Carnegie Institute of Technology de Pittsburgh, Pennsylvanie, et en sort en 1969 avec un Bachelor of Fine Arts. Il y étudie le dessin, la peinture, la sculpture et le design. Il y croise, sans le fréquenter, Andy Warhol. Puis, après un passage de sept ans à l’université de Georgetown comme professeur de philosophie de l’art, il quitte définitivement Washington pour s’installer à New York. Suivent alors 44 années exclusivement consacrées à son art. Jusqu’à son décès en 2022 à l’âge de 75 ans.

Je repense à Paul Théroux et je me demande ce que cet écrivain-voyageur américain – que je connais pour avoir lu de lui La Chine à petite vapeur publié en 1989 – fait dans cette histoire. Il n’est pas critique d’art. Alors qu’a-t-il bien pu écrire sur Daniel Brush ?
Après quelques recherches, j’ai la confirmation que Paul Théroux a effectivement écrit sur l’homme Daniel Brush mais pas sur son œuvre. Car c’était l’artiste, atypique et marginal, qui l’intéressait. De cet intérêt pour l’homme naitra un texte très éclairant sur la personnalité de l’artiste intitulé « Daniel Brush : It’s all about time« .

Il y dépeint un artiste corseté, ancré dans un quotidien qui me rappelle le film Un jour sans fin : journées rigoureusement identiques, rythmées par un réveil à la même heure, une alimentation invariable – Cheerios au petit-déjeuner… soupe de pois cassés au déjeuner -, les mêmes rituels ménagers, les mêmes lectures zens, etc. Le tout dans une solitude cultivée que le plus extrême des ermites n’aurait pas reniée. Pourquoi ? Parce qu’il considérait que le rituel avait une fonction mentale : celle de libérer l’esprit et de le mettre dans des conditions favorables à l’inspiration.

L’exemple le plus marquant parmi ces rituels est le balayage du sol. Daniel Brush s’adonnait quotidiennement à ce rituel non pas parce que le sol de l’atelier était sale mais parce que ce rituel le mettait dans un état mental particulier : balayer générait un vide mental favorable à la concentration qui, en retour, rendait son esprit totalement disponible à la création. Nous sommes en pleine tradition zen. L’acte de balayer n’est pas une simple corvée domestique mais un acte de méditation en mouvement appelé Samu (rien à voir avec le service d’aide médicale) dont le but est de « clarifier et purifier son esprit ». Il faudra que je m’en souvienne.

Rien de surprenant donc à ce que l’on retrouve une forte inspiration zen dans ses œuvres; comme dans les séries Thinking about Monet et Remembrance of things present 7 days présentées à l’École des Arts Joailliers.

A propos de cette dernière série, le cartel mentionne : « Daniel Brush a reproduit le même tableau pendant plus de cinquante ans, en changeant à chaque fois son apparence, sa forme ou sa couleur. Inspiré par le théâtre japonais, dans lequel les mouvements doivent être lents et stylisés, il trace dans ses tableaux chaque ligne d’un seul souffle – en expirant et en répétant le geste selon le rythme de sa respiration. Ces tableaux sont ses pensées, ses poèmes. Ils sont comme un enregistrement de son rythme cardiaque à travers les fluctuations des traits d’encre en fonction de ses émotions. »

Mais ma préférence va à ses œuvres inspirées par l’orfèvrerie et les mosaïques antiques – bijoux étrusques, égyptiens et gréco-romains… mosaïques d’or byzantines – que Daniel Brush a longuement étudiés dans les vitrines du Metropolitan Museum of Art de New York. Sa passion et son obstination feront le reste : retrouver des techniques qui, pour certaines, remontent à la Mésopotamie du IIIe millénaire avant notre ère, lui permettant, par exemple, d’agréger, à très haute température, de minuscules billes d’or sur tous les types de surface. Aboutissant à de superbes œuvres telles que celles de ses Studies in Steel and Gold.

En voyant ces œuvres et sachant la passion de Daniel Brush pour les arts asiatiques, je ne peux m’empêcher de penser aux premiers maîtres japonais créateurs de katanas; ces fabuleux sabres de samouraïs à la lame en acier trempé et à la garde richement ornée d’or.
« La douceur de l’or se fondant dans la dureté de l’acier » disait Daniel Brush.

Tachi (ancêtre du katana) de l’époque de Heian, attribué au forgeron Hōki Yasutsuna (Xe siècle)

Nous sortons de l’exposition, satisfaits de ce petit intermède culturel, tournons à gauche sur le boulevard Haussmann, puis encore à gauche dans la rue Drouot et enfin à droite dans la rue de la Grange Batelière. Cinq minutes pour arriver au Neko Ramen, notre cantine japonaise, que nous souhaitons faire découvrir à Chloé. Il n’est pas encore midi. Nous rentrons et nous installons.
En dégustant mon Tonkotsu Ramen, je me dis, étant moi-même en perpétuelle quête d’inspiration pour mes notes, qu’il serait peut-être opportun que j’adopte la même philosophie de vie que Daniel Brush : Tonkotsu Ramen à tous les repas.
En revanche, pour ce qui est des rituels domestiques, je m’accorde un délai de réflexion.

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